Je hais les cyclistes. Je les hais en dehors de toute mesure. Je leur crache à la gueule jusqu’à ce qu’ils débordent de ma bave toxique. C’est un fait, je n’y peux rien. Regardez-les, mais regardez-les, se déhancher dans leurs moule-burnes consacrés, leurs maillots de corps aérodynamiques aux couleurs criardes et désassorties, là, debout sur leurs pédales, attaquant un col qui n’en a rien à foutre, pendant que la troisième guerre pointe le bout de son champignon, que le Tibet t’abêtit, que l’Iran y raque, que les tyrans ont l’trac, que le soleil s’amenuise, loin vers l’horizon et que j’encule ma brebis préférée.
Comprendre la haine, qui détruit mon p’tit cœur fragile, pour mieux la combattre, la réduire en miettes, la passer par les armes, la faire vomir ses derniers glaires, voilà, ce qu’il faut. Oui, oui, je dois faire un travail sur moi-même. D’ailleurs, ma brebis s’appelle Freudette (pour ceux qui ne connaissent pas F’murr, voir le Génie des Alpages, vol. 7, je n’invente rien (en particulier dans le cas présent.).)
J’ai ainsi entrepris de dresser une liste évolutive et didactique de ces connards de types à vélo, d’établir des profils types, d’étudier ce qui suscite en moi la colère la plus rancie, la plus moite, la plus strombolienne, d’analyser et de cataloguer tous les traits de caractères, les comportements, les dogmes, les tours de tête de ces individus si spéciaux (quoique innombrables, à mon plus grand désarroi).
En premier lieu, nous avons le cas tout à fait classique de la promenade dominicale en famille. Nous observons attentivement le père, la mère, le fils, la fille (échantillon type), pédaler de manière totalement asynchrone, la taille des roues, des plateaux, des pignons, variant nettement en fonction de la taille des individus, ainsi que de leur puissance musculaire. Le père, tout d’abord, en tête du convoi, s’emmerde royalement. En grande forme, éminemment sportif (footing matinal, football le samedi avec son club local, salle d’entraînement deux fois par semaine, tringlage de petites collègues de bureau (entre deux portes, tout sur les jambes, visez-moi ces cuisses)), cet éphèbe vieillissant doit s’arrêter en haut de chaque côte pour attendre sa petite famille de merde, à cause de laquelle il a renoncé à devenir champion (sélectionné en équipe régionale en 1991, ça s’invente pas). En second vient le fils, un peu grassouillet, faisant tout son possible pour coller au train de son cher papa, pour lui prouver qu’il existe, que lui aussi, il peut devenir fort et crétin. Malgré les efforts de ce petit trou-du-cul, le regard de son père restera toujours méprisant, au mieux absent, vu qu’il n’en a strictement rien à battre. Ce rejeton en concevra une grande amertume, qui le conduira à l’autodestruction, dans le meilleur des cas, ou pire, à ressembler à mort à son connard de père (et ce n’est pas Freudette qui me contredira). La fille n’aime pas le vélo, elle préfère jouer à la poupée ou à la dînette, et deviendra tout comme sa truie de maman quand elle sera grande. Elle a une chance de s’en tirer, mais tout juste. La maman, enfin, fermant ce triste cortège, se demande si son rôti ne va pas cramer, s’il ne reste pas un peu de poussière derrière le buffet, tant pis, elle repassera un coup en rentrant. Elle comble le vide laissé par son cher petit mari en s’activant avec obsession sur toutes les tâches gratifiantes au possible qu’on peut s’inventer à l’infini dans une maison. Son agressivité refoulée, son vagin sec comme une trique, la pousse à surprotéger ses moineaux, les étouffant dans sa propre béance, ne leur laissant pas la moindre chance d’évasion. D’un point de vue groupal, nous ne pouvons que constater l’absence de communication générée par cette file indienne, et nous supputons que cette joyeuse promenade ne sert qu’à masquer leur peur insane de l’autre (surtout quand il est proche).
En second, nous avons le coureur solitaire. Notons au passage que cette catégorie est parfois redondante avec celle du bon papa susnommé, mais que l’appartenance aux deux classes d’objets est cumulative en terme de connerie. Le héros, partant à l’aube sur les petites routes, ne s’intéressant qu’aux montées vertigineuses, qu’à la sueur dégoulinant de son corps, qu’à ses muscles débordant de lactose, shooté aux endorphines (souvent aidées par une pharmacopée bien fournie). Ce surhomme total, puissant mais chimiquement instable, ne développe pas la moindre pensée cohérente : mécaniquement, l’énergie stupidement gaspillée dans l’effort musculaire n’atteindra jamais l’encéphale, qui, sous-alimenté, sera confiné à un rétrécissement progressif et inéluctable.
La troisième catégorie de cette étrange sous-espèce est constituée du fleuron, de l’élite, de la crème du cycliste. Il s’agit bien sûr, du coureur par équipe, amateur chevronné, arborant les couleurs de son petit club de merde. Les premières et deuxièmes catégories sont totalement compatibles avec ce genre nuisible, largement le plus dramatique de tous. En effet, ces sinistres personnages s’ajoutent une part consubstantielle de connerie, non plus individuelle, mais cette fois-ci collective. La situation n’est pas sauvée, et loin s’en faut, par leurs jolis casques en forme de suppositoire ou d’ogive nucléaire, ni par leurs lunettes de soleil super style. Dès lors, nous assistons à un panel diversifié de comportements grégaires débiles, notamment l’occupation de l’essentiel de la largeur de la route. À cet égard nous ne pouvons que remarquer l’analogie entre l’apparence du peloton et celle d’un banc de ces petits poissons tropicaux appelés communément « néons » (Paracheirodon innensi ou Paracheirodon axelrodi, au choix, 10 € les 20). Au volant de mon Hummer (H1) imaginaire, la bave aux lèvres, je rêve d’écraser comme une bouse toute la colonie, fracassant les tubulures de carbone allégé, l’acier et le caoutchouc (difficile à fracasser, sauf en rêve), envoyant le troupeau dans le fossé en morceaux sanguinolents.
Enfin, nous abordons le dernier type de cycliste : celui ou celle utilisant cette invention du diable en tant que simple moyen de transport. Utilisant mes talents particuliers de profileur, j’ai dressé un portrait détaillé de ce spécimen. En général un peu écolo, sportif mais pas trop, vaguement bobo, appréciant la nature, enfourchant sa bicyclette tous les matins, jusque par temps de pluie, parfois même le sourire aux lèvres. Il ou elle respire le contentement d’utiliser un moyen de transport gratuit et non polluant, lui permettant en sus de galber ses mollets raplapla. C’est beau, c’est bien. On sent une âme droite, intègre, bien dans ses bottes (exercice pataphysique : décrire une botte d’âme). Peut-être sont-ce ceux qui me causent le plus de tracasseries, vu que je n’ai pas vraiment de griefs à leur encontre. Peut-être est-ce la mise en valeur sociale que cela leur procure, le signe d’une intégration parfaite à cette chienne de société, d’une citoyenneté de bon aloi ? Et moi, à jamais marginal, éclopé, à côté de la plaque, désespérément inadapté à ce monde absurde et sans pitié et incapable de monter sur un vélocipède sans être aussitôt sujet à des éruptions cutanées très inélégantes et fort douloureuses... Heureusement la pollution des villes, l’air vicié respiré à pleins poumons, n’accordera qu’une espérance de vie de grand fumeur à ces maniaques...
Putain, je hais les cyclistes.